>> Résumés en français et en anglais du sujet de thèse que j’ai soutenu à l’École pratique des hautes études le jeudi 15 mai 2014 :

LA PERFORMATIVITÉ DU CHANT LITURGIQUE CAROLINGIEN DANS LES SOURCES PHILOSOPHIQUES, LITURGIQUES ET DIDACTIQUES

Partagée entre plusieurs domaines de compétences, l’historiographie sur le chant grégorien soulève de manière hétérogène la question de son pouvoir. Selon que ses auteurs s’intéressent à la liturgie, à la philosophie ou à la théorie de la musique, à l’anthropologie des religions, ou encore à la pratique du chant et à son édition scientifique, chacun d’eux propose de ce phénomène une vision fragmentée, qui ne permet pas de dégager une vue d’ensemble homogène de la fonction qu’il opérait au sein du dispositif liturgique médiéval. Une étude approfondie de la performativité du chant grégorien d’après l’ensemble des sources carolingiennes s’avère par conséquent nécessaire, en vue d’interroger la pensée des philosophes, liturgistes, théoriciens et pédagogues de cette époque sur les pouvoirs dont ils l’investissaient. L’étude des traditions manuscrites carolingiennes relatives au chant liturgique permet de distinguer trois courants, dont les réflexions répondent à des finalités distinctes.

Historiquement, le premier qui émerge de la pensée sur le chant grégorien demeure celui centré autour des six livres du De musica d’Augustin (354-430). Le second courant ressortant de l’étude des textes appartient à la littérature herméneutique sur la liturgie. Le troisième, encore naissant à l’époque carolingienne, émerge dans les premiers traités didactiques sur le chant liturgique.

ABSTRACT

THE PERFORMATIVITY OF CAROLINGIAN LITURGICAL CHANT IN PHILOSOPHICAL, LITURGICAL AND DIDACTIC SOURCES

Shared between several fields of competence, the historiography on Gregorian chant underlines, in a heterogeneous manner, the question of its puissance. Writers over time have focused on different aspects such as the liturgy, music philosophy or theory, anthropology of religions, chant practise and its scientific publishing. Because of this, the scientific corpus provides a fragmented vision, not permitting a clear and homogeneous understanding of the phenomenon of liturgical chant operating inside the medieval context. A thorough study of the performativity of Gregorian chant according to the Carolingian sources appears necessary to understand the notion of the puissance invested in liturgical chant as described by the philosophes, liturgists, theorists and pedagogues from this period. The study of manuscript Carolingian traditions relative to liturgical chant allows to distinguish between three schools of thought, each with their own reflexions corresponding to distinct finalities.

Historically, the first, which emerges from the reflexion on Gregorian chant, is based on the six books of the De musica by Augustine (354-430). The second school of thought arising from the study of texts on Gregorian chant is related to hermeneutic literature on liturgy. The third school of thought emerges at the beginning of the Carolingian period with the birth of the first didactic treatises on liturgical chant in the manuscript tradition.

>> Enregistrements en libre écoute effectués en décembre 2009 avec l’ensemble Vox In Rama

Voici les quatre premiers enregistrements de l’ensemble Vox in Rama effectués par Virginie Burgun et Laetitia Montanari, étudiantes en ingénierie du son au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Les mots suivis d’une * ont leur définition en bas de page. Bonne écoute et bonne lecture!

♦ Versiculus Stirps Jesse/Ensemble Vox In Rama

> Le versiculus* ‘Stirps Jesse’ fut composé à la fin du XIe siècle par les chantres de la région de l’abbaye de saint-Martial de Limoges, en Aquitaine. Il s’agit d’une des pièces les plus connues du répertoire pour son originalité créatrice : un chantre improvise des formules mélodiques sur un plain-chant* liturgique, un Benedicamus Domino, en chantant un texte  librement inspiré d’une composition très célèbre de la liturgie chartraine.

Il s’avère, en s’y penchant d’un peu plus près, que l’antique mélodie et la nouvelle ont un lien généalogique puissant, et ce pour deux raisons. La première est liée à l’histoire de son plain-chant. Le versiculus* ‘Benedicamus Domino’ de l’office des Vêpres est bâti en effet sur le mélisme ‘flos filius’ du répons Stirps Jesse que Fulbert de Chartres composa pour la dédicace de la cathédrale dont il fut le chantre puis enfin l’évêque en 1006. Ce chant deviendra célèbre au point d’apparaître dans les cinq plus grandes fêtes de l’année liturgique, selon les Statuts de Pierre le Vénérable promulgués en 1132. La seconde est relative à la composition du versus*. Le chantre s’inspire librement du texte de Fulbert en reprenant l’incipit du répons et commente la métaphore de l’arbre de Jessé chère à l’évêque : le Christ, ramure tirée de la Vierge, donne une fleur (flos) que les prophètes déclarent appartenir au Père. Cette œuvre est le témoignage éloquent d’une tradition multiple, où mémoires littéraire et musicale s’enchevêtrent en s’unissant naturellement. Elle nous fait redécouvrir un Moyen Âge vivant où l’oralité régénère le passé.

Au XIIIe siècle, les chantres de Notre-Dame reprendront ce répons en organum* triplum (à trois voix) pour les premières Vêpres de l’Assomption. Vous pourrez en entendre une version ci-dessous.

♦ Versus Jubilemus exultemus/Ensemble Vox In Rama

> Le versus* ‘Jubilemus, exultemus’ est une poésie liturgique qui concluait le versiculus* dédié à la sainte Vierge, probablement pour la fête de la Nativité. À l’aide d’un art maîtrisé des couleurs rhétoriques, les chantres déployaient une grande variété de neumes* à partir de formules-mère. Leur inspiration puisa dans la tradition des Arts poétiques médiévaux qui réactualisaient  l’art du discours antique. Les modèles cicéroniens servirent de base pour l’élaboration et le développement de formules mélodiques, en vue d’enchaîner harmonieusement les affects de la louange divine. Ce versus* ou poésie, tout en commentant le propre liturgique, exalte le verbe dans une exultation harmonieuse.

♦ Répons Stirps Jesse/Ensemble Vox In Rama

> Voici l’organum* que les chantres de Notre-Dame composèrent à partir du plain-chant* du Stirps Jesse précité. L’organum* est une technique qui fait se combiner et conjointer des formules mélodiques sur une teneur de plain-chant*. Les ‘organistes’ pouvaient improviser à une, deux ou trois voix, en reprenant les répons* et antiennes* de la messe et de l’Office. Dès lors, on peut constater le développement organique de cette tradition qui repart toujours de la racine du verbe pour en développer une nouvelle ramure. Le stirps Jesse (la racine de Jessé) contient un aspect emblématique du processus de ré-actualisation par la mémoire, caractéristique du haut Moyen Âge.

♦ Motet* Salve sancta parens/Ensemble Vox In Rama

> Pour continuer d’illustrer une vision organique du monde médiéval, nous vous proposons d’écouter un motet* composé à partir de l’antienne* mariale Salve Sancta parens (Salut! Ô Sainte mère!), notée dans le codex du monastère de Las Huelgas, en Espagne. Le terme motet*, tiré du français ‘mot’, est l’art de combiner plusieurs textes quelquefois dans des langues différentes sur un plain-chant* latin. Il tire directement sa texture des clausules d’organa*, c’est-à-dire des sections rythmées des organa*, qui unifiaient les syllabes de chaque voix avec celles du plain-chant* sur un mode rythmique commun. Ce style métrique faisait rupture avec le style mélismatique du premier organum*, alors dit purum (pur).

* Petit glossaire pour les non-initiés:

Antienne, du grec αντιφωνη, signifiant ‘répondre’, littéralement ‘chanter en face’ : mélodie que la schola chantait pour introduire et conclure une psalmodie dans les offices et dans la liturgie de la messe.

Canon, du grec κανων, roseau, règle en bois à l’usage des massons (métaphore du modèle, du principe à suivre) : principe d’imitation des voix entre elles par simple superposition décalée.

Déchant, du latin discantus, chanter à deux voix : technique qui consiste à inventer une voix (voix organale) et à l’harmoniser avec le plain-chant grégorien (voix principale).

Mélisme, du grec μελος, mélodie : formules mélodiques qui se déployaient entre et autour des cordes de récitation.

Motet, du français ‘mot’ : ajout d’une ou de plusieurs voix en langue latine ou vernaculaire (du latin vernaculus, domestique, propre au parler vulgaire) sur un plain-chant grégorien.

Neume, étymologie probablement issue du grec πνευμα, souffle : notation sténographique de la psalmodie et des mélismes.

Ordinaire : parties fixes de la liturgie, organisées selon différents temps liturgiques. Les principaux sont le Temps Ordinaire, l’Avent, le Carême, le Temps Pascal, etc.

Organum, du grec οργανον, instrument : terme générique désignant les diverses techniques médiévales de conjointement des voix.

Plain-chant : traduction du latin cantus planus, par opposition au cantus fractus, le chant rythmé. Le plain-chant reprend les mélodies anciennes du fonds grégorien en allongeant chaque note, d’où il tire son aspect étiré (planus). Il était l’apanage de la communauté qui n’avait pas le niveau d’improvisation des chantres. Ces derniers avaient pour habitude d’alterner entre le style de l’organum pur (organum* purum) et le chant divisé en modes rythmiques (cantus fractus), basés sur les pieds gréco-latins.

Propre : parties de la liturgie propres au jour et au temps liturgique. Le Propre de la liturgie de la messe comporte un introït (chant d’entrée), un graduel (psaume), un offertoire (procession des offrandes) et une communion (fraction du pain). La liturgie de l’Office comporte également des répons et psaumes qui étaient enserrés par des antiennes. Il s’organise en deux cycles : le Temporal,  qui se consacre au kérygme (vie du Christ) et le Sanctoral, consacré aux saints de l’Église.

Répons, du latin ecclésiastique responsorium : chant généralement très orné et plus long que l’antienne, en réponse à une lecture psalmodiée.

Trope, du grec τρεπειν, tourner, diriger : catégorie générale très ancienne des arts du discours reprise par le christianisme en tant que commentaire ou glose de l’action liturgique. Le trope est normalement non-rimé. Le versus néanmoins en est une sous-catégorie dont l’originalité est d’avoir recours aux assonances en fin de vers.

Versiculus ou versicule, mot latin signifiant ‘petit vers’ : formule de conclusion de l’office des Vêpres qui se chantait sur la formule d’action de grâce ‘Benedicamus Domino, Deo gratias’, (‘Nous bénissons le Seigneur, nous rendons grâce à Dieu!’).

Versus, mot latin signifiant ‘vers’ : poésie rimée qui rentre dans la catégorie générale des tropes*, souvent intercalée entre des pièces de l’ordinaire ou du propre liturgiques. Le versus pouvait aussi conclure le Benedicamus Domino susdit ou se superposer au versicule lui-même.